Archives sonores :
Svetlana Alexievitch à propos de la littérature russe et sa volonté d’écrire honnêtement, si l’on écrit sur la guerre il faut la regarder dans les yeux. Archive Ina du 25 mars 2014
Volodymir Zelensky réagit à l’invasion de l’Ukraine le 24/02/2024. Captation Facebook par la rédaction de France Inter
Lev Ponomarev à propos de la suppression de l’ONG Mémorial. Extrait de l’Heure Bleue du 22 novembre 2022
Générique Veridis Quo des Daft Punk
Elle a vécu son enfance en Union soviétique, dans ce contexte de clivage qui était celui de la Guerre froide, où très tôt sa famille lui a appris que rien de ce qui se disait à l'intérieur ne devait sortir à l'extérieur. Elle n'a que 4 ans quand sa grand-mère lui fait prendre conscience du contexte dramatique qui habite le pays. Elle a vécu avec ce sentiment de danger et d'interdiction de révéler les conversations politiques très libres qui s'échangeaient au sein de sa famille. Enfant, elle vivait déjà dans un environnement oppressant et potentiellement dangereux où régnait une injonction au silence.
Aujourd'hui, l'invasion russe en Ukraine reconvoque nombre de ses souvenirs d'enfance, conditionnés par une violence politique qui n'avait finalement jamais cessé d'être. La guerre en Ukraine a complètement bousculé son existence, ses souvenirs, tant elle la renvoie plus que jamais à cette période où elle était en attente d'asile politique.
Dans ce livre, elle reconvoque ses souvenirs, ses sensations passées à l'aune de l'actualité présente, qui font rejaillir toute la violence des crimes de guerre perpétrés durant la Guerre froide. Au micro de Laure Adler, elle confie combien elle a été bouleversée de prendre soudainement conscience que rien n'avait vraiment changé et évolué depuis la guerre froide : "Cette société civile, libre, qui naissait dans les années 1990, est totalement détruite. Il faut vivre avec cette terrible désillusion que ces 30 dernières années de libertés qui nous séparent de la chute de l'URSS, n'ont finalement été qu'un rêve". Le 24 février 2023, tout ce que j'étais en train d'écrire s'est arrêté. J'ai eu la sensation que la littérature n'avait rien pu empêcher. J'ai ressenti un sentiment littéraire d'impuissance, une colère et une peur étouffantes qui m'ont fait comprendre que plus rien ne serait comme avant".
Les souvenirs de son exil politique
Elle raconte comment elle vit encore aujourd'hui cette situation paradoxale qui l'a conduit à rêver de fuir son pays natal durant toute son enfance. Un projet qui s'est concrétisé et qui fait qu'elle s'est construite contre ce modèle, en France avec cette idée que le fait d'avoir quitté l'Union soviétique lui a donné vraiment comme une seconde chance, une seconde naissance, tant elle ne pouvait pas disposer librement de sa vie en Russie. Cette chance l'a encouragée à se réaliser au maximum. Elle a d'abord fui le pays lui-même plutôt que la culture, avec un visa pour Israël. Une expérience qu'elle a vécue comme un miracle : "Je n'ai pas eu le sentiment de fuir la culture russe dans laquelle j'avais été élevée, car j'ai été élevée dans la culture européenne. Mes premiers pas à Paris se sont faits sur les traces des personnages de la littérature française que j'avais lus. Paris était un lieu littéraire symbolique et c'était une ville que je connaissais déjà à travers les livres. Quand je suis arrivé en France, la plupart des ex-Soviétiques qui s'y trouvaient étaient des dissidents quand moi, j'étais une simple gamine qui n'avait rien à offrir. Il fallait que je me trouve un espace à moi. Le poids de la violence politique qui habitait la langue russe a aussi compté. J'avais besoin de m'expatrier, je venais de ce pays avec son histoire terrible du stalinisme, du goulag et j'avais besoin d'en sortir".
Elle évoque plusieurs Russie à l'intérieur de son nouveau texte. Elle a vécu l'époque de la Perestroïka, elle a vibré à une nouvelle possibilité d'une démocratie dans ce pays puis elle a vécu la première élection de Poutine, puis la transformation du pouvoir. Et ce qui unit ce pays, par-delà les métamorphoses politiques, c'est la violence qu'elle décrit depuis qu'elle est une toute petite fille : "On me demande souvent si je suis russe. Non, je ne suis pas russe, je n'ai pas vécu en Russie, j'ai quitté l'Union soviétique, j'ai été réfugiée politique en France. Je ne m'identifie pas à la Russie, mais j'en garde quelques souvenirs familiaux très tendres. Cette enfance soviétique me sert de référence pour analyser la continuité historique dans laquelle nous nous trouvons aujourd'hui".
Une institutionnalisation de la violence en Russie héritée de l'URSS
L'auteure décrit des scènes de la vie quotidienne à Moscou dont elle se rappelle et qui semblent s'être perpétuées jusqu'à aujourd'hui. Une espèce d'institutionnalisation d'une violence sourde et une résignation, une sorte d'acceptation de cette violence qui parcourt la culture russe depuis longtemps : "J'ai des souvenirs de mon enfance où on voyait ce spectacle dramatique comme un spectacle absolument ordinaire, qui s'était intégré à notre imaginaire : la violence que subissaient les femmes. C'est quelque chose qu'on voyait très souvent. D'autant que Vladimir Poutine avait modifié la législation de son propre pays pour dépénaliser les violences conjugales sous le prétexte de conserver des soi-disant valeurs familiales traditionnelles".
Cette violence institutionnelle s'insinue aussi dans le langage quotidien. En tant qu'écrivaine, poète, traductrice des œuvres des dissidents les plus éminents, elle donne à voir comment la parole a été dévalorisée depuis maintenant assez longtemps et combien les notions de vérité, de reconnaissance de l'autre, du tissu social ont été abîmées par la langue russe au contact de cette violence sociale héritée de l'URSS : "C'est une postérité du goulag, des camps qui déversaient dans la société toute une sous-culture de la violence, portée par les truands qui ont vraiment pénétré la société. Une sous-culture assez riche qui avait ses productions qui se diffusaient parce que, à chaque génération, le langage de la pègre évoluait pour garder son caractère hermétique. Elle a surtout gagné la classe politique mafieuse qui continue de légaliser et d'en pérenniser les principes. Un mensonge généralisé hérité de l'URSS qu'on retrouve formulé comme pour l'Ukraine, qui selon eux n'existerait pas. Il faut prendre la mesure de ce qu'on est en train de vivre. J'ai l'impression que ce pays que j'ai fui nous rattrape avec des années de retard. On ne croyait pas que la Russie franchirait le pas, que cette invasion allait avoir lieu. On a tous fermé les yeux sur la Crimée, sur ce qui se passait au Donbass, mais la guerre a lieu depuis huit ans et on n'en a pas pris la mesure. Il a fallu l'invasion pour comprendre que l'Europe fait face à une menace".
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