Pour beaucoup, c'est une revue qui a révolutionné la manière de voir le cinéma. En avril 1951, sa couverture est jaune. Elle devient un signe de ralliement des cinéphiles. Depuis plus de 70 ans, de très nombreux et nombreuses critiques s’y sont succédés pour raconter l’actualité des salles obscures. Un patrimoine qui jusqu’à hier soir dormait au format papier, dans les archives de la revue. Jusqu’à hier, puisque les Cahiers du cinéma, qui ont failli disparaître il y a cinq ans, vont mieux aujourd'hui et viennent de mettre en ligne leurs décennies d'écrits sur l'écran, sur abonnement. Nous parlons de ces archives dépoussiérées et numérisées avec Julie Lethiphu, directrice générale de la revue des Cahiers du Cinéma.
820 numéros, ainsi qu'une cinquantaine de Hors-Série ont été numérisés et sont désormais accessibles. Cela représente 75 000 images. Qu'est-ce qui a motivé ce projet de transformer tout ce patrimoine papier en archive numérique ? "L'ambition de ce projet était avant tout de moderniser un titre iconique, et de le préserver en l'inscrivant définitivement dans l'univers du numérique. C'était l'un de nos objectifs, sans doute le plus précieux pour nous depuis notre arrivée il y a cinq ans aux Cahiers du Cinéma. À savoir, rendre accessible l'ensemble de nos archives au grand public, et développer le lectorat des Cahiers en leur donnant une dimension plus internationale, et inscrire ce projet dans le cadre d'une relance de l'entreprise qui était très endettée il y a cinq ans, dans un état de quasi-dépôt de bilan à notre arrivée en 2020."
Les Cahiers du cinéma sont une marque depuis 1951, et ses pages charrient un patrimoine important. Qu'y trouve-t-on, et y a-t-il dans ces archives quelques pages particulièrement précieuses ? "Vous retrouverez des textes cultes de la critique cinématographique, comme ceux d'André Bazin, de Serge Daney, qui sont des auteurs fondamentaux dans l'histoire de la critique française, ou ceux de critiques devenus cinéastes comme François Truffaut. On peut mentionner aussi un article très connu, 'Une certaine tendance du cinéma français' qui date de 1954, et qui fut en quelque sorte l'acte de naissance de la nouvelle vague." On trouvera aussi dans ces archives "des textes de critiques devenus cinéastes comme Claude Chabrol et Eric Rohmer".
Dans les des cahiers désormais numérisés, il est possible de retrouver des entretiens fleuve avec les plus grands cinéastes du monde, de toutes les époques et de tous les continents : "Chantal Akerman, Stanley Kubrick, Agnès Varda, Alfred Hitchcock, Francis Ford Coppola, Federico Fellini. Les Cahiers ont été pionniers dans la pratique de l'interview. On peut citer les voyages de Serge Daney et Louis Skorecki à Hollywood, qui ont interviewé des cinéastes de l'âge d'or comme Leo McCarey." Pour résumer, l'idée est d'offrir une seconde vie à ces textes et à cette parole "qui constitue certainement le plus grand livre de cinéma du monde."
Quels changements ou quelles évolutions ont traversé l'histoire de cette revue ? "Nous avons un partenariat avec Google Arts & Culture, avec qui nous avons créé une exposition digitale qui va permettre de découvrir, à travers des couvertures emblématiques, tous les grands courants qui ont marqué l'histoire de la revue." Julie Lethiphu en trace les métamorphoses majeures : "Il y a eu évidemment la période jaune dans les années 1950. Ensuite, la revue a vécu une période très militante, marxiste, dans les années 1960-1970. À la fin des années 70, les Cahiers se sont recentrés sur une analyse esthétique et théorique du cinéma, sous la direction de Serge Daney et Serge Toubiana, et se sont beaucoup plus ouverts à l'étranger, au cinéma américain, à des genres populaires. Dans les années 1990, ils se sont aussi ouverts à des cinéastes émergents comme Arnaud Desplechin ou Claire Denis. Ensuite, si on passe aux années 2000, les Cahiers ont appartenu au groupe Le Monde. C'est l'époque des grosses productions d'auteurs, des blockbusters hollywoodiens. C'est une période qui a été marquée aussi par la collection des hors séries 'Atlas du cinéma', et un moment de croissance des séries télévisées."
Retrouvez un aperçu du travail de numérisation des Cahiers du Cinéma : De l'écran à la page. Comment les cahiers du Cinéma ont redéfini le cinéma.
Brèves du jour
Une nouvelle salle ferme ses portes à Paris. Après 87 ans d’existence, le Miramar, salle historique de la rive gauche, appartenant au groupe Pathé va diffuser ses derniers films lundi prochain, le 9 juin. Une énième mauvaise nouvelle pour les cinémas de la capitale où les fermetures de salles s’enchainent. C’était déjà le cas pour le Bienvenue Montparnasse en 2012, le Mistral Alésia en 2016, le Bretagne et le Gaumont des Champs-Elysées en 2023, ou encore l’UGC Normandie en 2024. Le Luminor, ciné d’art et d’essai, quant à lui, est toujours menacé de fermeture. La résistance s’organise toutefois dans les salles obscures. Avec de nouveaux modèles, chacun cultive sa particularité. La Géode a rouvert ses portes en début d'année et offre au public le plus grand écran de la capitale. Le Pathé Palace ou le Pathé Parnasse proposent une expérience premium, et le prix qui va avec. Enfin, autre modèle : le cinéma La Clef a été racheté par un collectif après des années de lutte pour le sauver et doit bientôt accueillir à nouveau du public.
Demain, c'est Nuit Blanche en Île-de-France. 24 édition chapeautée cette année par la réalisatrice Valérie Donzelli. Le cinéma est mis à l’honneur avec de nombreuses projections, de femmes notamment avec des œuvres d’Agnès Varda, Delphine Seyrig ou Chantal Ackermann. Dans la soirée et la nuit de ce samedi, ce sont dizaines de petits et de grands événements, tous gratuits qui ont lieu dans Paris et sa banlieue proche. Un court film de Michel Gondry sera diffusé en boucle sur le parvis de la gare Montparnasse. Son Usine de Films amateurs sera installée dans l’Ecole Municipale des Beaux-Arts de Villejuif. La musique et la création seront aussi dans les feux nocturnes. Les franciliens somnambules pourront voir des installations le long du Canal Saint-Martin, du théâtre public à Nanterre, un DJ Set à Aubervilliers, ou encore une animation autour de la Fontaine des Innocents. Bref, une offre large, variée et même intense, comme avec ce parcours sonore de 900 mètres intitulé Quoi l’éternité ?, qui va investir les catacombes pour mettre l’accent sur notre finitude. Le programme complet de cette Nuit Blanche est à retrouver sur la page web du Point Culture : Nuit Blanche du 7 juin 2025.
Le galeriste Daniel Lelong est mort. Propriétaire de la galerie Lelong, c’était un grand nom du marché de l’art moderne et contemporain. Il a représenté les œuvres de David Hockney, Pierre Alechinsky ou encore Barthélémy Toguo. Aux débuts de sa carrière, il a su mettre ses connaissances de l’administration française au service du galeriste Aimé Maeght, qui défendait des peintres prestigieux tels que Matisse ou Miro. C’est ainsi qu’il a gagné une réputation auprès des acheteurs comme des artistes. Après la mort de son premier patron, il a su se faire un nom avec la galerie Lelong, avec laquelle il a élargi son champ à l’édition, et s’est étendu à l’international. Daniel Lelong avait 91 ans.