r le papier, les événements de ces trois derniers jours sont pain bénit, sans mauvais jeu de mots religieux. Pain bénit pour être utilisé politiquement par les pays arabes de la région pour dénoncer l’attitude du pouvoir israélien.
D’abord en raison du sujet qui a mis le feu aux poudres : une nouvelle tentative d’expulser des familles palestiniennes de Jérusalem Est. Dans le quartier de Sheikh Jarrah, juste au Nord de la Vieille Ville. Il suffit d’y être allé une fois pour savoir que le quartier est peuplé de Palestiniens depuis plusieurs générations. Et il est établi par la communauté internationale que Jérusalem Est constitue un territoire occupé et annexé par Israël. 350.000 Palestiniens y vivent.
Mais les colons juifs ne s’en cachent pas : ils veulent supplanter les Palestiniens dans la zone. Ce n’est pas un contentieux immobilier, c’est une stratégie politique assumée.
Ensuite, il y a ces scènes sur l’esplanade des Mosquées : cette intervention musclée voire violente des forces de l’ordre israéliennes, qui sont allés jusqu’à lancer des grenades assourdissantes à l’intérieur de la Mosquée Al Aqsa, 3ème lieu saint de l’Islam.
Si on ajoute que les affrontements à Gaza et autour de Gaza seront toujours plus meurtriers côté palestinien (en raison de la supériorité militaire israélienne), tout est réuni sur le papier pour une réaction très ferme, très indignée, des pays arabes de la région.
La modération des pays arabes sunnites
Mais ce n’est pas le cas : les réactions des voisins arabes d’Israël sont plutôt modérées, convenues, mou du genou. Une solidarité service minimum avec les Palestiniens. Petit inventaire :
- Les Émirats appellent à « la désescalade sur l’esplanade des Mosquées » ;
- La Jordanie dénonce « les pratiques israéliennes qui mènent à l’escalade » ;
- L’Égypte « condamne l’incursion israélienne sur l’esplanade » ;
- Bahreïn ou le Maroc se disent inquiets.
Etc. Vous avez compris : c’est de l’eau tiède.
Non, si on veut trouver des réactions fermes dans la région, il faut regarder ailleurs. L’Iran dénonce « des crimes de guerre israéliens et un apartheid israélien ». Mais l’Iran n’est ni arabe, ni sunnite (la religion ultra majoritaire chez les Palestiniens). L’Iran est perse et chiite.
La Turquie fustige, par la voix de son président Recep Teyip Erdogan « un terrorisme israélien à Jérusalem » et annonce vouloir mobiliser le monde musulman. Mais la Turquie n’est pas davantage arabe. Erdogan cherche simplement à revendiquer un leadership sur les foules musulmanes.
Bref, les pays arabes sunnites, qui devraient être les plus sensibles à la cause palestinienne et les plus légitimes pour exploiter politiquement les événements en cours, sont les plus timorés.
Une poussée de fièvre embarrassante
Donc évidemment la question, pourquoi cet embarras arabe ? Il y a des tas de raisons.
Et de un, cette poussée de fièvre tombe mal, au beau milieu d’un processus de rapprochement avec Israël : Bahreïn, les Émirats et même l’Arabie Saoudite en sont, pour des raisons à la fois économiques et sécuritaires. Les événements de Jérusalem les mettent en porte-à-faux.
Et de deux, les querelles de personnes. Par exemple, les Émirats soutiennent, en Cisjordanie, la candidature de Mohammed Dahlan, contre le pouvoir vieillissant de Mahmoud Abbas. L’Égypte du « président maréchal » Sissi est à couteaux tirés avec le Hamas palestinien à Gaza, puisqu’il est l’émanation des Frères Musulmans, l’ennemi officiel de Sissi.
Et de 3 la force de l’habitude. Il est loin le temps où l’Égyptien Nasser avait fait de la question palestinienne la priorité des priorités. Les capitales arabes n’utilisent plus la revendication palestinienne que comme un cache sexe, un étendard, un simple objet de discours pour satisfaire leurs opinions publiques.
Enfin, 4ème raison, les incertitudes du contexte politique :
- Pas de gouvernement ni de majorité stable en Israël
- Pas de pouvoir légitime chez les Palestiniens, en l’absence d’élections depuis 15 ans : le scrutin vient d’être à nouveau reporté
- Et pas de certitude non plus sur la nouvelle administration américaine. On sait Joe Biden favorable à la solution classique des 2 États (israélien et palestinien) mais depuis trois jours il ne dit rien.
Pour toutes ces raisons, les pays arabes ont donc le pied sur le frein.
Et les jeunes palestiniens qui manifestent leur colère le savent. Ça rappelle ce slogan bien connu en Palestine, issu d’une célèbre chanson libanaise : Win Al Arab ? Où sont les Arabes ?